10 ans de dialogues

Haute nécessité

En 2010, Thierry Pécou établit une haute nécessité, celle de nouer le dialogue entre la musique classique occidentale et les inspirations traditionnelles. Haute nécessité, c’est le nom que porte la première pierre à l’édifice atypique de l’Ensemble Variances. « J’ai voulu trouver un territoire figurant l’urgence de la réconciliation entre musique traditionnelle et musique écrite. Chargée de son histoire si particulière, la Martinique était le lieu propice ». Avec une émotion particulière, le compositeur a interrogé l’approche coloniale de l’arrivée de la musique classique, par un dialogue musical avec le chanteur et multi-instrumentiste martiniquais Dédé Saint-Prix. Fruit de la rencontre, ce projet s’appuie notamment sur le chouwal bwa (musique de manège traditionnel) et sur le répertoire de tambours et de chants typiques de l’île aux fleurs.

Tremendum, Le Mexique est en fête

« Il y a quelque chose de très fort dans ces cultures anéanties par la conquête espagnole au XVIe siècle. Les grandes civilisations de l’ancien Mexique ont laissé une trace dans l’esprit des gens, dans leur rapport au rythme cosmique et biologique de la nature et de la terre. » Programme franco-mexicain élaboré avec la compositrice mexicaine Gabriela Ortiz, Tremendum porte la notion omniprésente de la fête, toujours teintée d’une ironie grinçante, typique de l’héritage précolombien. Notamment tourné vers la tradition des musiques de rues, le dialogue interculturel s’est doublé d’une rencontre entre l’Ensemble Variances et les Percussions claviers de Lyon pour un voyage riche de couleurs, exporté au festival Cervantino au Mexique... et à l’Arsenal de Metz !

Cri selon cri

Cri d’appel, cri de douleur, cri d’effroi, cri d’angoisse, cri érotique... à partir de quand se changent-ils en matériau musical ? Thierry Pécou a collaboré avec la compositrice étasunienne Lisa Bielawa pour questionner le cri primordial et toutes les déclinaisons qui en découlent. Musicienne affranchie du courant minimaliste dominant aux États-Unis, Lisa Bielawa insuffle une dimension spatiale à son œuvre qui n’est pas sans rappeler les grands espaces américains. « Ce programme présente une très grande variété d’atmosphères ; Lisa explore toutes les gammes de cris possibles. Elle-même le pratique dans sa pièce qui ne se cantonne pas à un climat d’angoisse. » Les Machines désirantes du compositeur français offrent en miroir un regard philosophique, emprunté à Gilles Deleuze, de ce geste universel.

Sefarad's

« Les chants séfarades portent en eux la nostalgie de l’exil, mêlée à des explosions de joie sur un fond de religiosité. J’ai voulu aborder ce contraste en travaillant sur une source musicale directement tournée vers la mémoire d’un peuple. » Fruit de cette réflexion développée autour des descendants des juifs d’Espagne, le programme Sefarad’s exploite la rythmique des chants arabes, revendiquant l’inspiration croisée des répertoires. La voix de soprano Gaëlle Méchaly, instigatrice de ce projet, la flûte, la clarinette, la contrebasse, le piano et les percussions se répondent dans un travail de mise en espace, centré autour des mouvements de la chanteuse. « Nous avons souhaité nous libérer du rituel classique du concert en favorisant les moments d’interactions entre les musiciens, pour proposer un spectacle total. »

La Voie de la Beauté

L’harmonie, la beauté, la santé... forment un tout harmonieux, au cœur de la vie des indiens Navajo du sud-ouest des États-Unis. « Hózhó », c’est le mot qui désigne ce concept pour lequel notre lexique restreint peine à traduire par un mot unique. A partir du répertoire développé pour les cérémonies destinées à guérir les membres de la communauté, et à la faveur de rencontres avec une grande poète Navajo, Laura Tohe, Thierry Pécou s’est inspiré des chants lancinants et répétitifs pour créer une œuvre d’imagination en racontant un peu de ces cultures en communion avec la nature. Un premier volet, Femme changeante, cantate des quatre montagnes, puis l’opéra Nahasdzaan in the Glittering World font écho aux grands espaces où les Navajos inscrivent leur compréhension totale des enjeux écologiques et sociaux, dans une inlassable quête d’équilibre.

Ohuaya

En communion avec son environnement, la communauté Navajo établie au sud-ouest des États-Unis accorde une importance majeure à la guérison d’un individu à travers des cérémonies qui impliquent l’ensemble de la communauté. Inspiré par ce rite, Thierry Pécou a transposé le principe « à la manière d’une métaphore » en le déclinant sous la forme d’un panel d’actions culturelles proposées en Normandie. Musées, jardins, établissements scolaires, domaines privés... ont été les lieux de rencontres à l’occasion de conférences, lectures de poésie, ateliers d’équithérapie... lors de moments de lien très forts, autour de la musique. « Nous avons réussi à toucher un public nouveau qui a pu vivre des situations émotionnelles très vives, alors qu’il ne serait pas venu écouter l’opéra. »

Sangâta

Sangâta, c’est l’histoire d’un dialogue entre six musiciens aux approches et aux fonctionnements musicaux très différents : trois instrumentistes indiens issus de la nouvelle génération, et trois membres de l’Ensemble Variances – Thierry Pécou, entouré de la flûtiste Anne Carte et du clarinettiste Carjez Gerretsen. Animé par une démarche spirituelle, Thierry Pécou a rejoint l’Inde avec un matériau musical inspiré des ragas, composés à partir de rencontres préalables et de recherches. Cinq jours de résidence ont permis aux artistes d’échanger en puisant dans leurs traditions réciproques : « l’échange a été magnifique et très stimulant ; Sangâta est un des projets qui m’a le plus touché pour la rencontre musicale et humaine qu’il représente. »

Outre-mémoire

Trop longtemps mise de côté, l’histoire de la Traite négrière atlantique s’est perdue dans une dimension d’oubli que dénoncent les poètes Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau. Entraîné par le pianiste Alexandre Tharaud, Thierry Pécou a également penché son art vers la mémoire de cette entreprise tragique en concevant un spectacle complet avec le plasticien Jean-François Boclé. Dans une atmosphère libre de tout pathos, mais tournée vers notre monde contemporain, la pièce d’une heure suit le temps d’un passage dans l’exposition. Au temps de déambulation succède celui du concert où les références instrumentales et lignes mélodiques insistent sur la démesure, le déchirement et l’effacement si bien décrits par les deux auteurs martiniquais.

Bachc®ab

Parler au sensible et à l’intellect, sans léser aucun des deux... dans cette entreprise, un seul maître : le cantor de Leipzig ! C’est autour du canon en crabe – sorte de palindrome musical – que s’est élaboré le projet Bachc®ab des musiciens de Variances, dans un dialogue avec l’ensemble de musique ancienne Zefiro Torna. Construit autour de l’Offrande musicale, le programme a réuni dans une même formation anciens et modernes, accordés au même diapason : « la musique de Bach a marqué des grandes balises, au milieu de pièces très diverses suivant le même procédé – des œuvres du Moyen-Âge et une composition que j’ai réalisée pour ce projet. » Aussi heureux qu’improbable, le mélange des instrumentarium a permis la rencontre entre deux univers aux valeurs partagées.

Mysterium ecologia

Entendre le chant des baleines dans la nature n’est pas chose aisée ; pourtant il diffuse un message qui pourrait nous rappeler à notre propre condition : celle d’une espèce en danger de disparition. Sous l’impulsion du compositeur François-Bernard Mâche, Thierry Pécou s’est interrogé sur les relations qui s’imposent entre la musique de certaines espèces animales et celle des compositeurs. D’une « complexité spectrale impressionnante », le chant des baleines renvoie aux splendides étendues au bord du Saint-Laurent, là où le rythme biologique extrait l’observateur de sa propre construction du temps. « Mon travail interroge par la présence du son animal notre possibilité d’extinction. Je ne cherche pas à faire peur ou à être nostalgique ; je souhaite seulement apporter une conscience par l’objet artistique. »